Ahmad Seegoolam : «Fabrice David s’est fait élire car nous avons eu de la sympathie pour lui»

Zuhayr Dhunny

6 days ago - Last update:

Mazavaroo est allé à la rencontre d’Ahmad Seegoolam, ancien élu municipal et activiste au sein du PTr, qui vient tout juste de donner sa démission. Il nous relate que le système qui règne au sein du PTr est pourri jusqu’à la moelle et que chaque goutte de sueur versée pour le parti ne signifie rien au final. Nous rencontrons Ahmad Seegoolam chez lui, dans le but de connaître les véritables raisons de sa démission et aussi pour en avoir le cœur net sur ce qu’il veut dire en affirmant que le PTr est devenu un parti où «bef travay, dinozor manze». Un texte de Zuhayr Dhunny.

Ahmad Seegoolam, ancien élu municipal et activiste au sein du PTr

Faites nous un topo de votre évolution au sein du PTr depuis le début.

J’ai rejoint le parti en 1991. Mes débuts au PTr démarrent avec le retour du fils de sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR), Navin Ramgoolam, au pays. Nous avions, à l’époque, sir Satcam Boolell en tant que leader du parti. Avec le retour de Navin Ramgoolam, nous avons cru en ses capacités de leader ; nous croyions qu’avec l’arrivée de ce «jeune», les choses allaient changer au PTr. Un changement pour le plus grand bien.

Dès le retour de Navin Ramgoolam au pays, un lien s’est créé entre lui et nous. Nous avions alors débuté une campagne très difficile afin que le fils de SSR soit élu comme Premier ministre. A l’époque, James Burty David était à nos côtés, il s’était présenté à la circonscription n˚15, La Caverne — Phoenix, comme candidat. Nous avions débuté notre campagne avec très peu de membres. Nou finn travay terin, pa ti ena boukou dimounn, nou ti enn ti lekip. De 1982 à 2000, le PTr perdait toujours à la circonscription n˚1, Grande-Rivière-Nord-Ouest — Port-Louis Ouest, c’était un bastion du MMM. Nous avions un rêve, faire élire un député du PTr dans notre circonscription. En 1995, le PTr remporte les législatives avec un 60-0 phénoménal.

Navin Ramgoolam, en tant que Premier ministre, inspirait beaucoup de jeunes, car il avait des nouvelles idées sur comment améliorer notre système et comment rendre notre pays plus productif. Nous avons travaillé pour le parti, surtout depuis 1997 lorsque l’alliance avec le MMM s’était brisée. James Burty David, qui était alors ministre au sein du gouvernement, est venu nous rencontrer, dans notre circonscription. Il nous a annoncé que le parti avait besoin de nous et qu’il fallait travailler encore plus dur. La région de Plaine-Lauzun, Camp-Chapelon et les autres régions avoisinantes avaient été laissées-pour-compte pendant trop longtemps ; nous n’avions pas de terrain de foot, pas de librairie, pas de centre communautaire, entre autres. Avec l’aide de James Burty David, la localité a pu retrouver la vie.

James Burty David, un homme de terrain, connaissait la valeur de ses mandants, il connaissait le courage de ses mandants. Avec l’aide de James Burty David, nous avons finalement pu avoir un terrain de foot, nous avons développé les réseaux de drains, nous avons construit un kiosque afin que les habitants puissent aller y passer de bons moments et d’autres projets encore.Pas moins de 200 projets ont été réalisés avec l’aide de James Burty David. En 2000, le PTr a perdu les élections générales. Mais James Burty David continuait de nous motiver. Nous étions comme des soldats, je me sentais moi-même comme un petit soldat. Quand le parti avait besoin de candidats pour les élections municipales, personne ne voulait y aller. Etant un soldat du PTr, je me suis lancé, avec l’aide, bien entendu, de toute l’équipe qui était à mes côtés.

Malheureusement, nous avons perdu les municipales, mais cela ne nous a pas intimidés. Nous avons continué à «labourer le terrain». En 2005, James Burty David n’a pas pu se faire élire avec un «shortage» de 14 voix seulement, même avec toute l’aide que nous lui avions apportée. Néanmoins, il a pu intégrer le Parlement en tant que «Best Loser». Nous pouvons affirmer sans la moindre hésitation que nous avons fait le travail comme il le fallait, et avec tout notre courage. Avec le décès de James Burty David, nous avons réalisé qu’il était la seule personne qui luttait pour améliorer notre situation, car certains députés et membres du parti nous ont carrément laissés sur la touche.

En 2007, alors que je devais devenir adjoint au maire de Port-Louis, quelqu’un m’a libellé comme étant un homme de «David», et qu’il ne fallait surtout pas me laisser devenir adjoint au maire. J’affirme qu’il y a eu un complot contre moi et que ceux qui ont ourdi ce complot étaient des membres du PTr et certains ministres aussi. C’était ma première humiliation, une humiliation de telle envergure que je ne l’oublierai jamais. Mais je n’ai pas baissé les bras, ni mon équipe, nous croyions toujours en notre parti.

En 2010, avec la victoire du PTr aux législatives, il fallait de nouveau nommer un lord-maire. On croyait tous que j’accéderais à ce poste, mais certains membres du PTr, avec l’aide de certains ministres, ont encore une fois comploté contre moi. Ils ont préféré mettre un membre du PMSD alors que nous, les travaillistes, étions en majorité à la municipalité de Port-Louis. Ils ont annoncé que ce sera le Dr Mamade Khodabaccus, et je clame haut et fort que certains membres du PTr ont aussi comploté contre la nomination du Dr Khodabaccus en tant que maire de Port-Louis. Ils voulaient que j’entre dans leur jeu, mais je me suis abstenu.

En 2012, la même chose s’est produite. On n’a pas voulu de moi dans le fauteuil de maire de Port-Louis, on disait que j’étais un «bennke perdi».

On disait que j’étais un «bennke perdi»

A un moment, ne vous êtes-vous pas dit que «enough is enough» ?

croire dans le parti, je me disais que le parti valait le coup, que nos idéaux valaient le coup. Je regrette de ne pas avoir pris la décision de démissionner du parti en 2012, ou même en 2010. Le plus triste, c’est que nous faisions de notre mieux pour le parti, mais les ministres, les députés du PTr, n’ont même pas pris la peine de nous aider. C’est pour cela que je dis qu’avec le décès de James Burty David, nous avons perdu quelqu’un qui voulait vraiment que notre société prospère.

En 2014, quand Salim Abbas Mamode démissionne comme conseiller pour rejoindre le Parlement en tant que «Best Loser», j’étais devenu le «Minority Leader». Il fallait nommer un maire issu du MMM et un adjoint au maire issu du PTr. On croyait tous, encore une fois, que j’allais obtenir ce poste car j’étais le «Minority Leader». Au final, cela n’a pas été le cas, pour les mêmes raisons que les précédentes ; les membres du PTr ont encore une fois comploté contre moi. C’est à ce moment-là que je me suis dit «enough is enough». Il n’était plus question de me prosterner devant des personnes qui ne reconnaissaient pas ma valeur et qui m’utilisaient seulement dans le but d’obtenir des voix à l’approche des législatives. Navin Ramgoolam, leader du PTr, continuait à nous donner de l’espoir, en nous affirmant qu’il fallait absolument mettre plus de jeunes au sein du parti, pousser les nouvelles têtes en avant, qu’il fallait avoir une politique de «rupture avec le passé». Je me disais qu’il fallait que je tente ma chance et que je me présente aux prochaines élections, dans ma circonscription bien entendu. Le 10 septembre 2017, nous avons organisé un congrès à Pailles, avec plus de 600 personnes, et j’espère que le leader s’en souvient. Le leader était étonné, bouche bée, nous avions tout planifié, de A à Z, fait tout cela avec notre propre argent, l’argent de notre petite équipe, sans l’aide des ministres et autres députés parlementaires.

Il avait affirmé qu’il ne s’attendait pas à cela et que s’il y avait plus de personnes comme nous au sein du PTr, il serait plus facile de gagner les élections. Lorsque le MSM est arrivé à la fin de son mandat, j’ai fait une demande auprès du parti pour me présenter pour les élections de 2019.

C’est bien pendant l’année 2019 que Fabrice David rentre au pays, non ?

Oui, pour être plus exact, c’est en janvier 2019 que le fils de James retourne au bercail. Nous étions presque sûrs qu’il allait se présenter aux législatives de 2019, car c’est quand même le fils de James Burty David, et le patronyme de David nous inspire à tous du courage et de la fierté. Sa nom David-la inn sarye li pou li gagn ticket. Nous nous disions que nous avions travaillé avec son père, un homme intègre et de parole, et nous voulions faire en sorte que le fils de James soit élu en tête de liste dans notre circonscription. Nous avons donc accompagné Fabrice David dans sa campagne, nous l’avons aidé à rencontrer ses mandants.

Entre-temps, j’ai envoyé ma lettre afin que je puisse me présenter comme candidat. N’oubliez pas que le leader disait qu’il fallait mettre des candidats «local» pour se présenter dans leurs circonscriptions respectives. Finalement, je n’ai eu aucune confirmation et le leader a préféré mettre un autre candidat, Jean-Claude Barbier. Je vous l’avoue, j’étais déçu par l’attitude du leader. Je n’ai rien contre Jean-Claude Barbier, mais nous savions qu’il n’allait pas être élu dans notre circons- cription. Encore une fois, nous n’avons pas baissé les bras et nous avons continué notre travail de terrain, nous avons tout donné. Fabrice David a finalement pu être élu en tête de liste, mais il n’a récolté que 10 000 voix. Son père, James, avait récolté 13 000 voix et avait pu être membre du Parlement en tant que «Best Loser». Le fait est que le leader n’a pas tenu sa parole et n’a pas mis de candidats locaux dans la circonscription n˚1. Dorine Chukowry a réussi à se faire élire car elle a grandi dans la circonscription n˚1. Dorine se enn zanfan sirkonskripsion nimero 1.

Depuis le mois de janvier, je voulais dénoncer les maldonnes au sein du parti, mais avec le confinement, je n’ai malheureusement pas pu.

Quelle a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ?

Dès le départ, je me suis donné à fond pour le parti, j’ai aidé Fabrice David dans sa campagne électorale ainsi que ses deux colistiers, sachant qu’ils n’allaient pas se faire élire. Pendant plus d’un mois, j’ai été présent sur le terrain, matin et soir, dans les quatre coins de la circonscription n˚1, afin que le fils de James soit élu en tête de liste. Nous avons fait cela dans le seul but que les candidats ne rencontrent aucune difficulté pendant leur campagne, nous avons pris sur nous, nous avons facilité l’élection de Fabrice au Parlement. Vous savez, chaque député a le droit d’avoir un «Constituency Clerk».

En croyant que ce poste me reviendrait de droit, avec tout le travail que nous avons abattu, mon équipe et moi, j’ai demandé à Fabrice David de me prendre comme son «Constituency Clerk». Au final, il a nommé quelqu’un d’autre. Encore une fois, cela m’a vraiment déçu. La personne qui est maintenant le «Constituency Clerk» n’a pas bonne réputation au sein du CLP du PTr.

Je n’ai rien contre la personne, mais elle n’a pas été présente pendant la campagne de Fabrice David. Cette personne était présente dans la circonscription n˚4, Port-Louis Nord — Montagne-Longue, et la seule fois où nous l’avons vue ici, dans notre circonscription, c’était le jour où l’on a annoncé les résultats. C’est la seule fois que nous l’avons rencontrée, car comme je le disais, j’étais sur le terrain matin et soir. C’est aberrant qu’une personne qui ne connaît pas la région, comme moi je la connais, devient un «Constituency Clerk» au service d’un député que j’ai aidé à se faire élire en tête de liste. Après tout l’effort que j’ai fourni, je me suis enfin rendu compte qu’on n’avait pas de reconnaissance pour le travail que j’avais effectué.

On croyait dur comme fer que Fabrice David serait de la même trempe que James Burty David, mais cela n’est absolument pas le cas. Fabrice David, c’est Fabrice David, James Burty David, c’est James Burty David. James aurait eu un peu de reconnaissance pour ceux qui ont apporté leur pierre à l’édifice. Fabrice pena sa kara kouma so papa-la.

Pourquoi maintenant ? Pourquoi dénoncer tout cela maintenant, alors que vous avait fait face à plusieurs camouflets de ce genre dans le passé ?

Parce que j’ai réalisé, finalement, que vos efforts ne seront jamais récompensés avec eux. Zot inn pran nou pou larzan kontan, komdi koze; bef finn travay, souval inn manze. Me avek bann-la, bef inn travay, dinozor kinn manze. Lider em ti dir nou swadizan bef pou travay, bef em ki pou manze.Vous avez vu les candidats que le PTr a alignés ?

Vous pensez que Fabrice David ne saisit pas l’importance de tous les efforts que vous avez fournis ?

Il devrait se le demander. Il a une conscience et j’espère qu’elle lui soufflera un peu de bon sens.

Vous avez exprimé l’idée de rejoindre le MSM. Pourquoi voulez-vous rejoindre les rangs du parti Soleil maintenant ?

Je veux aider le MSM, car je trouve que le Premier ministre, Pravind Jugnauth, fait un travail extraordinaire, notamment dans le combat contre la drogue. On n’a rien à reprocher à Pravind Jugnauth, même si on entend les différents scandales sur les antennes de radio à longueur de journée. Ces scandales que nous entendons, le Premier ministre n’est absolument pas mêlé à cela.

Ena enn lot ki dir sanse so lame prop. Me vre dimounn ki lame prop se Pravind Jugnauth. Je continuerai à aider ma localité, je continuerai à résoudre les différents problèmes que rencontrent les habitants de Camp-Chapelon, Plaine-Lauzun et autres. Donc, aider le MSM n’est pas un problème pour moi, car je partage les mêmes principes qu’eux ; moi aussi je ne veux pas que nos jeunes sombrent dans la délinquance et l’addiction, moi aussi je ne veux pas que nos enfants soient brutalisés à l’école. Pravind Jugnauth a su faire de la «politique autrement». Il n’a pas aligné des «dinosaures» comme le PTr a fait.

Le mot de la fin ? Que voulez-vous dire à Fabrice David ?

En 2019, pour les élections, quand il a rencontré ses mandants, il s’est présenté comme le fils de James Burty David. Il a eu la sympathie des personnes de la circonscription n˚1. J’étais à ses côtés, c’est pour cette raison que je peux l’affirmer. Tout le monde disait, après ce que James Burty David a fait pour nous, il faut le remercier en votant pour son fils, afin que le fils marche sur les pas de son père. James a toujours pu se frayer un chemin au Parlement grâce au «Best Loser System», alors on se disait que maintenant il fallait coûte que coûte le faire élire en tête de liste, en signe de reconnaissance. Donc, pour moi, et pour beaucoup d’autres, Fabrice David s’est fait élire car nous avons eu de la sympathie pour lui.

Zuhayr DHUNNY