April 14, 2024
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Opinion

Édito – Ti fleur fanée

En ce  mardi 12 Mars, la fierté était palpable chez les Mauriciens. Heureux de vivre dans un pays unique en son genre, malgré son peuple balotté entre politique, religion et communalisme. Chacun était conscient d’être né sur une terre où l’impression paradisiaque n’est pas un vain mot. Mais le bonheur est fragile, et il doit constamment être entretenu.

Et c’est là qu’on pressent que ceux qui nous dirigent, de 1968 à ce jour, ne font pas suffisamment d’efforts pour inculquer à cette nation ce besoin d’appartenance à cette terre. Nous ne sommes pas partisans de cette politique qui consiste à nier l’indépendance, dépendant de qui est au pouvoir, pour ne reconnaître que la république. Pour nous, les deux ont leur importance. Et il ne faut pas choisir entre Sir Seewoosagur Ramgoolam et Sir Anerood Jugnauth. Les deux ont fait ce qui leur a été dicté par le destin, et basta.

Mais nous ne pouvons nous reposer que sur ces deux socles politiques. Car, si une nation a certainement besoin de repères politiques, il importe aussi de ne pas escamoter l’apport du social, de l’art, de l’économique dans la réussite de cette île. Et justement, l’école ne joue pas le rôle attendu d’elle sur ce chapitre. Et ce n’est pas dans quelques manuels d’EVS  qu’il lui est demandé cet effort de vérité. Mais bien dans l’enseignement de l’histoire, vraie et dépassionnée. Afin que les jeunes sachent comment et pourquoi ce pays est ce qu’il est aujourd’hui.

De quoi ont peur les politiques, en fait ? Les faits sont pourtant là : Cette île a été colonisée par des Hollandais, des Français et des Britanniques. Et le 12 Mars 1968, nous sommes devenus un peuple indépendant. Il suffit juste maintenant de baliser les étapes importantes de ce statut. Et de ne rien cacher aux jeunes. Ceux qui sont nés après 1999 ne connaissent rien des émeutes de février. Et ce n’est pas dans les livres d’école qu’ils ont appris qu’un certain Joseph Reginald Topize est décédé dans une cellule policière, à Alcatraz, aux Casernes Centrales.  

Pour ne prendre que cet exemple, comment étudier la sociologie si on ne parle pas de février 1999 ? Comment prendre l’économie comme matière si on ne cite pas les noms d’Amédée Maingard, d’Edouard Lim Fat, de Gaëtan Duval, de Rico Du Mée, de José Poncini, de Deo Dookun, de Fakru Currimjee, et de tant d’autres hommes d’affaires qui ont fait sortir des usines de terre, pour que le Mauricien ait du travail ?

On pourrait prendre secteur par secteur, et se demander pourquoi Malcolm de Chazal, Loys et André Masson, Abhimanyu Unnuth, Edouard Maunick, et tant d’autres ne sont pas dans les livres d’école ? Que veut-on cacher et de quoi on a peur ? Si les politiques ne veulent pas honorer, pourquoi ne pas laisser ce choix à un comité indépendant, dont les membres seraient interchangeables au fil du temps ? Si la Cour Suprême peut avoir son comité de Juges pour juger un cas, pourquoi pas un comité de sages pour orienter, sans esprit de partisanerie, sur le chemin à prendre, et ceux qu’il faut prendre en exemple ?

Si une fleur n’est pas entretenue dans le jardin du paradis, elle devient la tit fleur fanée. Et si les Réunionnais sont fiers de cette chanson, qu’ils estiment être  leur hymne national, combien d’entre nous savent vraiment de quoi parle le Motherland, écrit dans une langue étrangère. Ce n’est pas tant la faute de Jean-Georges Prosper. L’époque voulait que ce soit en anglais, mais il y a bien des pays qui ont changé leur hymne national. Surtout quand ils sont devenus indépendants. Pourquoi donc tant de tabous, plus de 56 ans après le 12 Mars 1968 ? Pourquoi ne peut-on aborder de tels sujets de manière dépassionnée ?

D’ailleurs, même sur le campus de l’université de Maurice, les chargés de cours recroquevillent leurs cervelles. De peur d’aller à contre-courant, comme ce fut le cas en 1975, quand la jeunesse voulait du changement. Il n’est pourtant pas difficile de décrire le Mauricien. C’est un être dont les racines sont multiples, et qui ressemble à ce que l’Américain appelle l’American Dream. Et qui est cette chance incroyable qui fut donnée, tant aux colons, aux esclaves et aux engagés, de rester sur cette île. Pour épouser ses contours.

La fleur mauricienne doit être entretenue, de toutes les façons possibles. Et l’une d’entre elles est la franchise. Falsifier ou édulcorer notre histoire dessert l’idée de nation. Aujourd’hui, à l’heure de l’information instantanée, où le Terrien est immédiatement informé de ce qui se passe en Ukraine ou en Palestine (même si Israël fait tout pour bloquer l’information), il est ridicule de parler de notre histoire avec parcimonie. C’est certain que beaucoup veulent d’une école qui ne produirait que des perroquets obéissants. Mais en face, il y a Wikipédia, Google et autres sites de toute l’information mondiale.

Jouer à cache-cache avec nous-mêmes, c’est adopter la politique de l’autruche. Au contraire, assez avec le bef dan disab, sakenn get so sakenn. Nous sommes condamnés à vivre ensemble. Et non pas à nous regarder en chiens de faïence. Acceptons-nous tels qu’en nous-mêmes. Morisien traser, qui sait se débrouiller. Et qui sait que son pays est unique au monde. Pa les sa ti fler la fané ! Trochetia Boutonianons-nous !

Sedley Assonne

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