May 17, 2022
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Opinion

Kakavas !

Le Premier ministre ramène un hôpital ayurvédique dans ses bagages. Mais de son voyage en Inde, il aurait pu tout aussi bien apporter les panneaux solaires qui permettent à la Grande Péninsule de se passer de l’électricité dans plusieurs villes, mais aussi le « cow dung », le fameux « kakavas » connu de tous les Mauriciens.

Dans les années pré- et post-indépendance, beaucoup de maisons étaient encore enduites (on disait « maçonnées ») de bouse de vache. Et je me rappelle de voisins à Les Salines, quartier ouvrier de Port-Louis, dont l’intérieur de la demeure était en « kakavas ».Pour dire que cette mode n’était pas que rurale.

Et pourquoi le « kakavas » donc ? L’Inde mise sur le « cow dung » comme source d’énergie, en vue d’aider les régions retirées du pays à l’utiliser. Et aussi pour diminuer la pollution, grandissante, qui menace de plus en plus l’Inde. Sous la plume du journaliste Bhuvan Bagga, il est écrit que « l’Inde mise sur cette nouvelle source d’énergie, pour aider les fermiers pauvres. Et comme les vaches sont sacrées dans le pays, son utilisation ne posera pas problème. D’ailleurs, elles ont souvent été utilisées comme bêtes de somme. Et dans les villages, on se servait de leur bouse en guise de chauffage de foyers. »

Quel rapport avec l’île Maurice, me direz-vous ? Au moment où les Mauriciens (pas ceux qui ont les moyens, bien sûr) s’élèvent contre la hausse du prix du gaz ménager, pourquoi ne pas penser à d’autres alternatives, de surcroît plus écologiques ? S’il était facile auparavant d’aller chercher du bois pour faire chauffer la marmite, aujourd’hui avec la déforestation et le bétonnage, le bois se fait rare.

En Inde, le gouvernement Modi voulait, dans un premier temps, éliminer la pratique du « kakavas »,pour moderniser les cuisines rurales. Mais l’Etat a bien vite compris les bienfaits de la bouse de vache. Et aujourd’hui, des camions passent dans les villages et récoltent ce précieux trésor. Qui se vend à 235 dollars le caisson. Ce qui permet aux fermiers de toucher plus que ce qu’ils touchent en Inde mensuellement.

Suresh Sisodia, un de ces fermiers,- misant sur la bouse, et propriétaire d’un cheptel de 50 vaches, est conscient qu’il peut devenir riche avec le « dung money ».D’autant plus que ses vaches donnent assez de bouse pour remplir un camion chaque trois semaines. Le « Gobardhan »,ou l’argent « kakavas »,lui a permis d’être parmi les bénéficiaires des retombées financières d’une usine de biomasse, inaugurée par Narendra Modi, en février dernier.

En fait, la bouse des vaches de ce fermier est mélangé aux déchets industriels, pour la production de la méthane et d’un résidu organique, qui est ensuite utilisé comme fertilisant. A Maurice, les éleveurs connaissent d’ailleurs les bienfaits du « kakavas » comme fertilisant. L’usine inaugurée par Modi devrait produire assez d’énergie, notamment pour soutenir le système de tram de la ville ! Surtout avec le broyage de 500 tonnes de déchets, et 25 tonnes de bouse. Même si le métro mauricien ne passerait pas à cette transition énergétique, l’Inde nous donne quand même la possibilité de penser à des alternatives autres qu’électriques ou gazeuses.

Fort de ce projet pilote dans la ville d’Indore, Narendra Modi veut le décentraliser dans 75 autres villes. Preuve de son succès. Et même si les fermiers s’étaient montrés sceptiques lors de son inauguration, et aussi de peur de ne pas être payés rapidement, force est de constater qu’ils sont maintenant partie prenante de la centrale mise au point par Nitesh Kumar Tripathi.

En fait, trouver des alternatives énergétiques est devenu une priorité en Inde, grande utilisatrice du charbon pour ses 1.4 milliards de citoyens. Et les villes indiennes sont régulièrement citées comme étant les plus polluées. Et aussi la pollution de l’air est souvent blâmée comme source d’un million de décès par an, selon une étude du Lancet.

Alors, n’est-ce pas une raison de penser au « kakavas » comme source d’énergie alternative ? Surtout au moment où les bonbonnes quadricolores font voir de toutes les couleurs aux Mauriciens ? Et surtout ne riez pas. Ne dit-on pas que l’argent n’a pas d’odeur. Ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans une « lakaz kakavas » ne connaissent rien aux bienfaits de la bouse. Si la guerre entre l’Ukraine et la Russie perdure, le « kakavas » reste donc un moyen de contourner une possible rarification du gaz. Dans les années 70, le ségatier Jean Sophie ne croyait pas si bien dire, quand il chantait :

Mo ti ne Ganga

Mo ti ne Ganga

Mo ti ne Ganga

Dan lakaz kakavas… !